On ne coupe pas la parole aux interprètes !

-        " Pardon mais Je n’ai pas fini d’interpréter ce que dit Monsie…"

     Scénette du quotidien : ça se passe dans un bureau d’un service public au papier peint un peu usé.  On est dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile mais ça peut se passer à l’OFPRA, dans une préfecture ou dans le bureau d’une assistante sociale. Là il y a Madame A, interprète, et Monsieur B, professionnel de sa profession. Entre eux deux il y a quelqu’un qui demande l’asile.

On est au beau milieu de sa procédure. À vrai dire le demandeur ne sait plus où il en est…OFII, Préfecture, CADA, OFPRA, il a donné beaucoup de papiers. Mais tout est en français, son nom, les documents qu’il faut remplir, ce n’est n’est pas le même alphabet ici et son nom ce n’est pas vraiment le sien. Il a été transcrit phonétiquement, ça ne ressemble plus à rien. On peut aller un peu plus loin et dire que dans son pays ce n’est pas le même calendrier non plus.

Donc Monsieur B lui demande sa date de naissance et là, oups, problème, « je sais pas ». Monsieur B s’énerve. Ah oui, c’est vrai ce n’est pas le même calendrier (l'interprète a acquiescé), comment on convertit les dates déjà... Madame A continue de traduire les propos du demandeur. Monsieur B regarde sa montre, il est pressé, il a plusieurs dossiers à traiter et le rendez-vous va dépasser le créneau prévu. Elle est au plein milieu d’une phrase mais il lui coupe la parole une seconde fois " oui mais c’est bon là,  j’ai ce qu’il me faut "

-    Pardon mais je n'ai pas fini d'interpréter ce que dit...

-  Ecoutez, expliquez-lui plutôt la procédure... vous avez l’habitude. Je reviens dans deux secondes.

           -  Mais…

Monsieur B quitte le bureau. L’interprète le regarde s’éloigner. Le demandeur n’a rien compris et regarde Madame A : c’est l’occasion. Il en profite pour lui demander des conseils, il est perdu, dort dehors, les centres d’hébergements sont saturés, il ne comprend rien à cette histoire de 115, de carte bancaire avec six euros par jour et pourquoi 45 jours d’attente avant de pouvoir s'acheter à manger. Comment elle a fait, elle, pour avoir ses papiers ? Il cherche sa mère et sa sœur, est-ce qu'elle peut l'aider à les trouver ? Et pourquoi elle refuse de l’aider vu que c’est elle qui lui explique les démarches et qu'elle parle sa langue ? Il la supplie. Elle comprend très bien ce qu'il se passe, elle sent monter une tension entre son éthique professionnelle et ce que lui permet la réalité de son quotidien. Elle est mal à l'aise.

Monsieur B revient. Il voit l'interprète parler avec le demandeur. Un doute s’installe, elle lui explique la procédure ou bien elle lui parle d'autre chose... Il intervient :

-        -  Hop hop hop, de quoi parlez-vous ? Vous n’avez pas le droit de discuter entre vous…

 

Je ne sors pas cette histoire de mon chapeau, je l’ai vue et entendue peut-être 100 fois. Et dans cette scène il y a beaucoup de choses qui ne sont pas normales... En premier ON NE COUPE PAS LA PAROLE AUX INTERPRÈTES. ensuite ON NE SOUPÇONNE PAS LES INTERPRÈTES. et enfin ON NE LEUR DEMANDE PAS DE PRENDRE EN CHARGE CE QUI NE RELÈVE PAS DE LEURS ATTRIBUTIONS.

 

Un interprète qui parle encore est un interprète qui n’a pas fini sa phrase. C’est donc une personne interrompue en plein travail. Plus sérieusement, ce phénomène relève d’une forme de violence systémique qui sous-tend que l’interprète est subalterne au professionnel et que son travail peut être interrompu à tout moment. On coupe plus aisément la parole à celui ou celle qui est socialement dominé.e. Mais plus encore, cette façon de faire laisse penser que la parole traduite qui est abrégée (celle de l’autre, du demandeur) a moins de valeur et ne nécessite pas une attention totale. Pas le temps d’écouter jusqu’au bout, pas le temps de comprendre, pas le temps de l’empathie ?

 

La place qu'un orateur a dans une interaction traduite est le reflet de celle qu'il a dans la société. Et c'est la double peine de l’interprète : la sienne et celle du demandeur.

Il est urgent de revendiquer l’interprétation comme un acte de collaboration ponctuel, nécessaire et tout aussi important que les autres professionnels présents.  L’interprète est l’allié des deux parties, il est au centre de l’interaction, il est la personne source pour accéder à l’autre et ceci requiert une vraie expertise.

 

Seulement voilà,  l’interprète dans les services publics arrive en bout de chaîne d’un système qui ne prend pas en compte son expertise. On serre les vis du côté des professionnels qui enchaînent les entrevues. Les financements des structures s’amenuisent et tout le système d’accueil en pâtit. Et c’est l’interprète qui trinque et à travers lui les demandeurs. On lui coupe la parole, souvent, pas le temps-pas le temps, quid de la suite du récit de vie. On profite de chaque seconde, le temps c’est de l’argent, on part faire des photocopies en lui demandant de prendre en charge les explications des procédures (la fameuse carte, la procédure Dublin, la CMU et j’en passe). Cette pratique de plus en plus répandue est dangereuse. Ce n’est pas du ressort des interprètes de prendre en charge l’explication des procédures. Et s’ils se trompaient sur un point ? Et s’ils n’avaient pas la réponse à une question ? Et si endosser ce rôle compliquait encore plus le positionnement éthique de l’interprète qui se retrouve soudainement parachutée en conseillère sociale, juriste, bouée de secours, aidante ?

 

Nous émettons l’hypothèse que si les interprètes acceptent malgré eux de pallier la défaillance du système c'est parce qu’ils ne peuvent faire autrement que de prendre en charge cette humanité qui manque aux dispositifs. Mais tout cela a un coût psychique, celui d’être les témoins quotidiens de la violence ordinaire en assumant une position complexe entre deux parties dont l’une aura toujours le pouvoir sur l’autre.

Cela épuise.

 

Il est urgent de sensibiliser les acteurs de ces dispositifs aux réalités de l'interprétation, mais aussi et surtout ceux qui les mettent en place. 

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Commentaires: 2
  • #1

    CHARTER (mardi, 06 novembre 2018 10:16)

    Merci d avoir partagé ce témoignage et cette reflexion
    .Effectivement nous ne sommes pas subalterne et effectivement c est choquant de se dire que c est le reflet d un disfonctionnement global;d'une mauvaise attribution des "rôles", des statuts, et d'une totale méconnaissance de notre métier.Celui qui se permet de couper la parole de "donner une forme d ordre"se positionne donc comme "le maitre du jeu", or il s agit pourtant d'un trio.Ce récit des difficultés auquelles nous sommes confrontés rappel tant et tant de situations innacceptabl biensûr et pourtant tellement fréquantes.Quel dilemme quand il y a un vrai choc des cultures...Pour ne pas le citer je donnerai juste sa fonction:la structure supposée aider les demander d emploi à en retrouver un,une personne etrangère qui ne connais rien des noms des structures sociales existantes...Un conseiller qui n'est pas prêt a fournir trop d'efforts,l'interprète au centre.
    Le conseiller:"mais Est-ce que vous avez déposé un dossier a la MDPH et Est-ce que vous avez fait un dossier d 'APL auprès de la CAF?"
    autant dire que la personne étrangère très récemment domiciliée en France ne comprends rien a tout cela et ouvre de grands yeux en répondant toujours par des hochements de tête parce qu'il veut faire bonne impression, parce qu 'il ne sait pas qui est qui qui décide qui va pouvoir l'aider.... Donc il acquiesce et dès que le conseiller (qui jusqu 'alors restait plutôt caché derrière son ordinateur), va faire 2/3 photocopies prenant autant de temps que s'il imprimait l'Encyclopédie effectivement on se retrouve confronté a ce dilemme de la limite du rôle de l'interprète...

  • #2

    Francoise BODÉNEZ (mardi, 06 novembre 2018 10:18)

    Merci pour ce témoignage très clair
    Je partage entièrement vos conclusions