Et les interprètes en langue des signes dans les classes, on en parle ?

On tire à boulet rouge sur l’éducation nationale pour dénoncer le parcours du combattant des enfants sourds et de leurs familles qui souhaitent tout simplement poursuivre leur scolarité en langue des signes comme le permet la loi. Selfies, baguettes magiques, hashtag (1), on en veut à tout un système qui est à bout. Même les maires s’y mettent, c’est dire si l’heure est grave.

 

Il y a bien sur la sempiternelle incompétence de l’éducation nationale qui ne fait pas de miracles avec trois-francs-six-sous. Soyons honnêtes,  il n’y a pas que les sourds qui trinquent, tous les « dys », tous les enfants avec des troubles de l’attention, du comportement, les autistes, les précoces et tous ceux qui sont un peu de guingois comme disait ma grand-mère se font gentiment sortir du système s’ils ne le font pas d’eux-mêmes à coup de phobie scolaire. Vous avez remarqué ces dernières années l’explosion des écoles alternatives privées qui accueillent tous ceux qui n’ont pas le choix ?

 

Je me pose une question : est-ce-que nous, les interprètes en langue des signes, avons aussi notre part de responsabilité dans cette histoire...

J’ai l’impression qu’en dehors de notre action militante – de discours – en faveur de l’éducation bilingue, nous n’avons pas encore su faire reconnaître notre savoir-faire et nos compétences réelles dans ce contexte bien particulier qu’est l’éducation bilingue. Nous n’avons pas investi collectivement ce champ professionnel au nom d’un idéal d’une école faite par les sourds et pour les sourds auquel nous souscrivons majoritairement.

 

Pour rappel, la loi Fabius de 91 avait donné aux parents d’enfants sourds le choix d’une éducation bilingue (LSF/français écrit) et non plus exclusivement une éducation en français oral. Cette disposition a depuis été intégrée au code de l’éducation par la loi du 11 février 2005 (2) (cette même loi reconnaît la LSF comme « langue à part entière »). Depuis lors, la LSF n’a cessé de se diffuser au sein des établissements primaires, secondaires et universitaires français.

 

Pourquoi alors ne pas reconnaître que l’interprète contribue à cette dynamique puisqu’il/elle incarne la réponse immédiate et indispensable de cette intégration, en amont de la mise en place d’autres dispositifs éventuels, tels que l’accueil en LSF du public sourd par des professionnels sourds ?

Ce qu’il est intéressant de remarquer (et que nous n’avons jamais revendiqué), c’est que dans l’ensemble des décrets et des circulaires d’application, il n’est JAMAIS fait mention des interprètes diplômés. On y parle de la mise en place de pôles LSF, d’enseignants spécialisés ou d’enseignants non spécialisés, d’enseignants sourds et de communication bilingue, mais la concrétisation de cet enseignement bilingue et les professionnels qui ont en charge la transmission du discours pédagogique ne sont pas mentionnés dans les principales circulaires (Circulaire n° 2010-068 du 28 mai 2010 et Décret n° 2006-509 du 3 mai 2006 relatifs au code de l’éducation par exemple, ni dans le rapport IGAS/IGEN).

 

Cette omission n’est pas sans conséquence, puisque une partie du « dispositif » de l’enseignement bilingue reste encore une fois dans un flou législatif, qui empêche une pratique uniforme de l’interprétation en milieu scolaire et universitaire sur l’ensemble du territoire. C’est également un état de fait qui laisse la responsabilité des intervenants « interprètes » à des associations et d’autres structures privées qui ne sont pas directement assimilées à l’éducation nationale ou à l’enseignement supérieur. L’État verse des subventions aux structures agréées par les Agences régionales de santé (ARS) qui, à leur tour, signent des conventions avec les établissements d’enseignement accueillant un ou plusieurs élèves sourds. Dans ce cas, ces associations font travailler différents intervenants : des interprètes, des médiateurs pédagogiques, des interfaces, des codeurs en LFPC (Langue Française Parlée Complétée), etc. Nous noterons ici le manque d’homogénéité des pratiques et des niveaux de formation des personnes chargées de l’interprétation des cours pour les élèves et les étudiants sourds : ils peuvent êtres diplômés d’un master 2 d’interprétation ou simplement avoir reçu quelques heures de cours de langue des signes pour ce qui concerne les AVS. L’éducation nationale ne fait pas la différence entre ces deux profils pour l'instant.

 

C’est devenu un marché comme un autre, des prestataires sont devenus des fournisseurs directs auprès des établissements. Dans ce cadre, la dimension pédagogique de ces interventions et l’inscription de l’interprète dans le projet d’éducation n’entrent pas en ligne de compte. On appelle les interprètes comme on appelle un plombier, un coup toi, un coup lui, quid de la relation pédagogique et du ressenti des élèves et des étudiants sourds, des interprètes et même du reste de la classe.

 

De nombreuses études ont mis en avant les difficultés et le retard du développement cognitif des enfants sourds dans les systèmes d’intégration qui n’ont pas de suivi sur le long terme et dénoncent les effets de l’intégration non réfléchie, sans projet éducatif clairement construit et sans référent linguistique (ils sont généralement entourés d’adultes maîtrisant plus ou moins la LS). 

 

Voilà comment en dehors de quelques exceptions on fait ici et là de l’intégration sauvage : on ne fait plus le distinguo entre tous ces « professionnels signants » et nous, interprètes, avons un peu évacué la question. Est-ce qu’affirmer notre présence dans un parcours d’éducation bilingue entrerait en conflit réel avec l’intérêt des professionnels sourds ? Plus concrètement est-ce que la valorisation des interprètes dans ce contexte risque de concurrencer les enseignants sourds au sein de l’éducation nationale ? Je ne crois pas. Je crois au contraire en un cercle vertueux, qui fait naître les besoins et les bonnes pratiques et qui se nourrit des compétences de chacun et se pose en modèle. L’interprète a toute sa place à l’école, de la maternelle jusqu’au plus poussé des doctorats.

 

Il faut se réapproprier ces questions, les travailler de concert avec les enseignants et toute l’éducation nationale. Les interprètes ne devraient plus être des prestataires de services mais bien des agents du service public à part entière, comme les profs et comme tous ceux qui apportent leurs compétences pour l’intérêt de tous les enfants.

 

 

(1) #baguettemagique #TouchePasAMonEcole #JeanMichelBlanquer


[2] Art. L. 112-2-2 : Dans l'éducation et le parcours scolaire des jeunes sourds, la liberté de choix entre une communication bilingue, langue des signes et langue française, et une communication orale est de droit. Un décret en Conseil d'État fixe, d'une part, les conditions d'exercice de ce choix pour les jeunes sourds et leurs familles, d'autre part, les dispositions à prendre par les établissements et services où est assurée l'éducation des jeunes sourds pour garantir l'application de ce choix.

Le texte de la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées et les textes d'applications sont disponibles sur le site www.handicap.gouv.fr.

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