Les interprètes et la CNDA

Depuis que je travaille sur l’interprétation de service public, mon parcours de recherche me pousse de plus en plus vers l’épineuse question de l’interprétation lors des demandes d’asile et de protection internationale. Je passe beaucoup de mon temps à rencontrer et à interroger les différents acteurs de ce domaine-là, qu’ils soient interprètes, militants associatif, avocats, juristes, ou accompagnants. Mon objectif est de réfléchir à une formation à destination des interprètes de toutes les combinaisons qui ne s'étudient pas dans les cursus habituels. Et je vous le dis tout de go... ce n’est pas une entreprise aisée.

C'est donc tout naturellement que je me suis intéressée de près à ce qui se passe à la Cour Nationale du Droit d'Asile. Pour rappel la CNDA est une juridiction administrative spécialisée qui statue sur les recours formés par ceux et celles qui n’ont pas pu obtenir le statut de réfugié auprès de l’OFPRA, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.

 

Je m’attendais à ce qu’une cour telle que celle-ci, qui travaille à partir de récits traduits de personnes étrangères pour juger de la recevabilité de leur demande soit au fait des problématiques liées à l’interprétation. Et effectivement, à peine entré dans le bâtiment on s'aperçoit vite que la CNDA grouille d'interprètes. Elle est d'ailleurs en capacité de pourvoir les besoins en interprétation dans une centaine de langues comme l'italien, le bambara, sango, dazaga ou l'anglais, la liste est encore longue. La langue indiquée par le requérant est appelée en priorité et si ce n’est pas possible, le requérant sera entendu dans une langue dont la cour estime raisonnable de penser qu'il la comprend.

 

Je suis donc allée à la CNDA avec une collègue et j’ai observé les audiences, interrogé des interprètes et pris des notes. J’y suis retournée pour m’entretenir avec des avocats, des interprètes et observer encore et encore les audiences et les interactions dans la salle d’attente. J’étais sidérée par ce que je voyais, pourtant je suis pas une newbie de l’interprétation et je pourrai tenir une soirée entière à vous raconter toutes les choses tragico-sordides que j’ai dû interpréter dans ma carrière.

 

Avant d'aller plus loin je précise une chose : loin de moi la volonté de mettre en défaut les interprètes observés en plein travail, bien au contraire. Car ce qui frappe le plus, c’est la grande technicité que l’exercice impose. Je vous passe l'enchaînement des audiences, les tensions à gérer et les profils linguistiques très variés des requérant (un interprète en albanais a eu à traduire un ressortissant kosovar et tout de suite après couple rom).

Interpréter dans ce contexte fait appel à tout le spectre des techniques: de la consécutive avec prise de notes lorsque le rapporteur fait état du dossier du requérant (une longue présentation qui peut durer de 3 à 7 minutes, j’ai chronométré), puis de longs échanges où l’interprète doit savoir manier avec habileté l’interprétation de dialogue avec au beau milieu quelques belles digressions. Bref, interpréter dans ce contexte n’est vraiment pas une sinécure et en leur demandant s’ils avaient reçu une formation pour cela la réponse allait du simple au double. Et c'est logique, à voir la liste des langues sur le registre de la CNDA on comprend qu’il y a une sorte de hiérarchie naturelle, d’un côté les langues de grande diffusion qui bénéficient de formations existantes (anglais, italien, russe, arabe, allemand, turc) et de l’autre les langues moins enseignées dans les universités françaises voire pas du tout dans les écoles d’interprétation ou de traduction comme le créole haïtien, le diola, le fanti, le nepali, le comorien, le munukutuba ou le pachtou (qui est quand même parlé par environ 45 millions de locuteurs dans le monde.

 

J’avoue que j’ai rarement vu de situations nécessitant autant d’énergie et d’adaptabilité que celles que j’ai pu observer dans ce tribunal. Les interprètes tenaient comme ils pouvaient et enchaînaient les dossiers. Un interprète m’a confié qu’il n’était pas rare d’enchaîner cinq audiences à la suite... Je ne sais pas si vous imaginez la charge physique, cognitive et émotionnelle que cela demande et toute la responsabilité qui repose sur la capacité des interprètes à tenir bon (je peux vous dire que la plupart d'entre eux sortaient de là exsangues). 

 

Pour mieux comprendre, l'audience se déroule de la manière suivante: chacun parle et interroge le requérant à tour de rôle.  

Et c’est là que ça se corse. A l'instar de toutes les situations où un seul interprète traduit tous les protagonistes d'un événement, il y a décuplement de fatigue. Alors que chacun des interlocuteur a la possibilité de profiter de quelques précieuses secondes pour récupérer un peu d'énergie en modulant l'intensité de son attention (pour penser à autre chose ou continuer d’écouter passivement ou non la traduction), l’interprète, lui, est le seul dans la pièce à ne pas pouvoir le faire... 

Tout simplement parce que l'interprète n’est pas simplement en face à face, il doit permettre à ce face à face de s’établir, de se maintenir et d’aboutir : ce qui veut dire que son attention est mobilisée à chaque seconde, à chaque instant, et ce, tout au long de l’audience. Si nous grossissons à peine le trait, l’interprète a en réalité une charge cognitive que nous pourrions représenter comme la somme des charges cognitives de tous ceux qui sont en présence lors de ce fameux face à face. Il est à noter que dans ce contexte, à voir les audiences s’enchaîner, on demande à l’interprète une charge de travail qui dépasse largement les capacités physiques du commun des mortels.

 

D'ailleurs les interprètes à qui j’ai parlé m'ont dit se sentir tellement fatigués parfois qu'ils en avaient le vertige. Mais ils tenaient bon, pour assurer leur place ou ne pas perdre le marché.

Cette pratique intensive risque d’avoir des répercussions physiques et psychiques sur le long terme. Sans compter les répercussions psychologiques puisque certains reconnaissaient avoir été très marqués par des récits de vie, par écho, empathie ou tout simplement parce que le contenu qu’ils interprétaient à la première personne s’ancrait en eux un peu plus férocement qu’ils ne l’avaient prévu.

 

J’ai trouvé les travaux de Carolina Kobelinski sur les réfugiés et l’asile très intéressants et très éclairants. Elle a (entre autres) observé que les décisions d’accepter ou non un recours auprès de la CNDA se font sur des considérations qui émergent pendant l’audience et qui peuvent être de l’ordre de l’émotion, la compassion ou l’admiration des magistrats en faveur du requérant " ce sont ces éléments émotionnels-là qui sont soulevés par les juges au cours des délibérés lorsqu’ils discutent des différents dossiers. (...) Le face à face s’opère comme un moment de vérité où l’on attend des demandeurs qu’ils performent leur condition de réfugié, de combattant aguerri, de victime." [1]  Elle note également qu’il y a une inégalité des dispositions des requérants en matière de capacité à comprendre les enjeux de l’audience, à se mobiliser et à mobiliser ses compétences pour prouver qu’il est un requérant sérieux. L’interprète a donc une sacrée responsabilité puisque la parole (traduite) est pleinement au centre de l’évènement et sera de fait un élément d’appréciation de la façon dont le requérant sera perçu.

 

Je ne peux pas m'empêcher de penser à ces articles qui interrogent la possible influence de l'interprétation sur les obtentions du statut de réfugié. Aucun de ces articles n'est issu de recherche empirique et tous se basent sur le ressenti des interprètes et des demandeurs d'asile. Et  ça m'a donné une idée...

Et si nous mesurions empiriquement cet impact, on ferait un peu plus attention aux interprètes vous pensez ?

Rendez-vous bientôt...

 

 

Karolina Kobelinski, 11 et 12 juin 2012, EHESS, Au coeur de l'état, Comment les institutions traitent leur public, la CNDA, disponible ici  

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Commentaires: 2
  • #1

    Olivier Poupard (mardi, 23 janvier 2018 19:30)

    Intéressant article. Il faudrait le compléter par un peu de recherche complémentaire sur la qualité de l'interprétation (Il y a de mauvais interprètes, certains contestés par les avocats qui parlent la langue de leur client), sur la méfiance de certains demandeurs d'asile vis à vis d'interprètes de leur ethnie ou clan et sur le réserve de requérants hommes à l'égard d'interprètes femmes.

  • #2

    Sophie Pointurier (mercredi, 24 janvier 2018 10:51)

    Merci Olivier pour votre commentaire,
    L'évaluation de la qualité est un vaste sujet ! Ce que vous soulevez est très juste. La défiance, la confiance, en somme tout ce qui se passe pendant l'acte d'interprétation et qui peut avoir une influence sur la communication c'est justement la raison d'être de ce site et de ce blog.