"La daronne", le polar qu'a tout compris aux interprètes

Il y a quelques mois est sorti un roman policier dont vous avez surement entendu parler, La daronne ou l’histoire de Patience Portefeux, traductrice-interprète arabe-français pour les services de police qui s’embarque dans une sombre affaire de trafic de drogue (je ne vous en dirai pas plus).

 

Ce roman de Hannelore Cayre est à lire absolument. Premièrement pour l’histoire, mais aussi parce qu’en tant qu’interprète on mesure la portée des passages un tantinet rugueux sur la situation des interprètes-traducteurs en milieu judiciaire. Et à ce sujet l’auteure sait de quoi elle parle : avocate pénaliste, les interprètes font partie de son décor. Elle leur rend d’ailleurs un petit hommage à la fin du livre : « Merci (...) aux Traducteurs-Interprètes du Palais de Justice de Paris qui m’ont aidée et dont je tairai à dessein les noms de manière à ce qu’ils puissent continuer à travailler. »

 

Dès le début du livre on est plongé dans la vie d’une interprète-traductrice et on observe avec elle ses conditions de travail et la précarité de ses collègues. Grace au polar le style est direct et balance tranquillement sur la profession : « C’est d’ailleurs assez effrayant quand on y pense, que les traducteurs sur lesquels repose la sécurité nationale, ceux-là mêmes qui traduisent en direct les complots fomentés par les islamistes de cave et de garage, soient des travailleurs clandestins sans sécu ni retraite. Franchement, comme incorruptibilité on fait mieux, non ? » (page 30).

Et bam comme on dit, Hannelore Cayre pose dans cette phrase la source d’un nombre incalculable de problématiques relevées par la littérature scientifique.  

 

L’auteure n’a aucune complaisance, ça peut faire un peu mal parfois, mais honnêtement j’ai trouvé ça juste. On sourit de se retrouver sous sa plume en « robots déréglés » quand elle raconte les audiences de comparution immédiates où l’interprète en langue des signes (langage dans le livre mais on s’en fiche) trime face au flot incessant de paroles qu’on devine tout en jargon avalé, à moitié lu et vaguement adressé. La narratrice raconte sa lente désillusion. On comprend alors sa décision de ne plus faire d’efforts et on comprend tout autant son éthique fatiguée quand elle décrit une profession qui œuvre quotidiennement dans l’indifférence générale : « On me percevait comme un mal rendu nécessaire par les droits de l’homme. Pas plus. A peine m’adressait-on la parole du bout des lèvres : La traductrice est là ? Oui, bien, alors on peut commencer. Vous êtes prévenu d’avoir à Paris en tout cas depuis temps non prescrit... bla bla bla... et comme ça, sans respirer, pendant 10 minutes ».

 

Et c’est une réalité, la catégorie des interprètes-traducteurs est des plus précaires, un groupe particulier au sein même de tous les collaborateurs estampillés Experts près la Cour d’appel. Là, si on revient à une littérature plus scientifique on lit que « Les experts-interprètes-traducteurs constituent en effet un groupe particulier, hétérogène et marginal, au sein de celui des experts judiciaires, toujours soupçonné de ne pas être constitué de « véritables » experts. Éclatés et hétérogènes, peu unifiés et peu représentés par des instances les regroupant, les experts interprètes-traducteurs constituent un ensemble de professionnels à la professionnalisation problématique, malgré l’importance du titre d’expert judiciaire pour la régulation du marché privé de la traduction et de l’interprétariat.» (Larchet et Pélisse, 2009 : 10) 

 

C’est fou mais c’est vrai, la mission d’expert près les tribunaux ne s’exerce qu’à titre accessoire. Ce n’est en aucun cas une fonction, juste un statut parallèle, extrêmement fragile et soumis à de nombreuses controverses. Dans l’inconscient collectif, quiconque connait  une langue étrangère est potentiellement interprète.

Et pour revenir au roman, l’auteure décrit avec justesse ce système ahurissant où « pour être intronisé traducteur, il suffit de prêter serment d’apporter son concours à la justice », et à elle de poursuivre « or il faut savoir que beaucoup d’interprètes français d’origine maghrébine ne connaissent que l’idiome de leurs parents alors qu’il existe dix-sept dialectes arabes aussi éloignés les uns des autres que le français l’est de l’allemand. (...) Autrement dit, les écoutes d’un Syrien ou d’un Libyen traduites par une mannequin marocaine, l’épouse tunisienne d’un flic ou le coach sportif algérien d’un commissaire de police... comment dire... je ne critique pas... je demande juste à voir » (page 32).

Bon voilà, tout est dit.

 

Au fil des pages on sent que l’interprète-traductrice en a assez de se coltiner la détresse humaine, elle va aider certains clients lors d’audiences, se plaindre de l’absence de soutien psychologique quand les écoutes sont dures, et face à l’accumulation de tous les dysfonctionnements du quotidien elle va petit à petit glisser et franchir la ligne jaune.

 

Alors oui, c’est avant tout un roman noir, un polar (je vous raconte toujours pas l'histoire), mais entre les lignes il y a de vraies questions traductologiques, éthiques et organisationnelles qui sont mises en lumière et c’est suffisamment rare pour le souligner. Les interprètes de service public travaillent dur pour pas un rond, tout le monde se fiche pas mal de leurs conditions de travail, on méprise leur apport et leur présence dans l’évènement... et il faudrait en plus leur demander de faire preuve d’intégrité et de probité ?

J’ai lu ce roman comme une réponse un peu provoc’ à cette question, mais ça n’engage que moi, en tous cas je vous le conseille vivement.

 

La daronne de Hannelore Cayre, Métailié Noir, 2017 

 

LARCHET, K, PELISSE, J, 2009, « Une professionnalisation problématique : les experts judiciaires interprètes-traducteurs », Formation emploi, Revue française de sciences sociales, (108), 9-24. Disponible sur ce site dans la rubrique Publications sur l'interprétation.

 

 

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