#ThemToo - Traduire les violences

#WeTooGether

Depuis quelques temps on ne peut pas passer à côté de ce phénomène extraordinaire où la parole des femmes s’est faite collective pour prendre un peu de place dans l’espace public.

 

Je profite de cet élan pour parler de la situation des femmes qui ne peuvent pas encore prendre la parole, soit parce qu’elles sont étrangères et ne connaissent pas encore le français, soit parce qu’elles sont sourdes. Leur parole doit alors être traduite pour être entendue, dans le meilleur des cas c’est un ou une interprète qui en a la charge, parfois c’est une tierce personne plus ou moins bien intentionnée et formée à l’exercice, le reste du temps eh bien... il n’y a personne.

 

On ne répétera jamais assez qu’il est important de former toutes celles et ceux qui ont la responsabilité de porter la parole de l'Autre et de la traduire. Celle des femmes étrangères et des femmes sourdes est des plus fragiles car elle mêle généralement un parcours difficile, une censure de soi et une méfiance envers un environnement dont les codes ne sont pas encore connus. Cette parole est des plus difficiles à traduire peut-être aussi parce que c’est la plus dure à entendre, son écho laisse entrevoir ce qui relève parfois de l’indicible et donc, de l’inaudible.

Et c’est une réalité, selon différents rapports de l’ONU, les femmes handicapées sont particulièrement exposées à la maltraitance et aux violences sexuelles [1]. Partout dans le monde, ces femmes risquent plus que les autres d’être battues et exclues du cercle familial au motif de leur sexe et de leur handicap.

 

En France, environ une femme sur dix témoigne des actes de violence qu’elle a subis et porte plainte. Il semble que dans ce domaine, la situation des femmes étrangères ou réfugiées soit particulièrement difficile dans la mesure où de nombreux facteurs viennent faire obstacle à la parole. En premier il y a la méfiance envers les autorités et la peur de l’institution : un grand nombre de femmes réfugiées ont subi des viols et des agressions sexuelles par des représentants de l’ordre dans leur pays d’origine ou pendant leur parcours. Ces victimes ne considèrent pas les structures incarnant l’état comme des institutions potentiellement protectrices. Et de fait, selon le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiésla traversée des frontières, les passages des points de contrôle et la proximité des forces armées augmentent le risque pour les femmes réfugiées d’être victimes de violence sexuelle et [2].

En Irlande par exemple, environ 71 % des femmes réfugiées suivies par le DCCR [3] pour des violences sexuelles ont été violées par des représentant des forces de l’ordre sur leur route de l’exil [4].

A cela s’ajoute la honte, la peur de parler, de perdre son autorisation de séjour si la victime dénonce son conjoint ; la peur de se retrouver à la rue si la victime est logée dans le même lieu que l’agresseur ; la peur qu’il arrive quelque chose à sa famille restée au pays dans le cas de la prostitution forcée ou de l’esclavage moderne ; la peur de l’exclusion du cercle familial (dans beaucoup de cultures, le viol est une honte pour la famille et c’est la victime qui est exclue).

 

Dans ces situations, la parole va être particulièrement difficile à recueillir par les professionnels présents. L’arrivée de l’interprète dans ce cadre n’est pas du tout anodine: c’est une personne qui s’ajoute à un dispositif déjà très fragile, dont la présence met justement la parole, les mots, le dire, au centre de son intervention. N’oublions pas que la victime est en droit de craindre que son histoire ne soit révélée si l’interprète est issu(e) de la même communauté qu’elle.  

On ne peut pas sérieusement laisser des intervenants traduire sans formation, avec comme seul bagage un peu de bon sens, une connaissance des deux langues et un guide de bonnes pratiques en poche. Interpréter dans ces situations demande du tact et un savoir-faire technique à la hauteur de la gravité de la situation. Seulement voilà,  c’est cher un interprète, sa formation coûte cher. On peine à former les policiers et les gendarmes pour accueillir les femmes victimes de violences, on prévoit à peine de quoi accueillir cette parole dans l’ensemble des services de santé. Alors comment anticiper les besoins en interprétation et former des professionnels dans la bonne combinaison linguistique au bon moment ? Et d’ailleurs qui prendra en charge l’éventuelle formation ? L’Etat, l’hôpital, l’association qui emploie l’interprète ?

 

Il y a des efforts évidents depuis quelques temps, que ce soit dans les centres d’accueil ou de soins, mais ils sont encore trop peu nombreux et manquent cruellement de moyens. Car les besoins linguistiques sont partout, c’est une réalité qu’on ne peut plus feindre d’ignorer ou de politiser. La pluralité linguistique est une donnée intégrante de notre société. Savoir y répondre contribuerait à ne plus laisser de côté les plus fragiles. Prenons cette situation à bras le corps et donnons-nous collectivement les moyens de former à l’interprétation pour répondre aux besoins actuels et anticiper ceux à venir.

 

C’est incroyable finalement comme l’interprétation reflète le système de domination qui est en place : qui a le plus de pouvoir sera interprété, qui rapportera de l’argent sera traduit. Et pendant ce temps-là, trop de femmes ne parlent toujours pas.

Imaginez un peu tout ce qu’on aurait à entendre.

 

 


[1] D’après une étude menée dans l’Orissa (Inde) en 2004 toujours par l’ONU, presque toutes les femmes et les filles handicapées étaient battues par leur conjoint ou leur famille, 25% des femmes ayant un handicap mental avaient été violées et 6 % des femmes handicapées avaient été stérilisées de force (Site internet de l’ONU, rubrique « faits et chiffres sur le handicap »)

[2] DRCC, Interpreting in Situations of Sexual Violence and other Trauma, page 6, traduit par l’auteure.

[3] Dublin Rape Crisis Center

[4] Voir note 2

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