Non, à 14 ans on n'est pas interprète...

C'est bien connu, le mois d’août est réputé pour que tout se passe sans que personne n'y fasse vraiment attention. Je ne jette la pierre à personne, quand j'ai la chance d'être en vacances, je ne regarde pas la télé et je débranche tous les wifis, facebook et tutti quanti. Je lis la presse, à l'ancienne ! Et là, je tombe sur ces quelques lignes parues dans le Libération du 9 août titré : "Expulsions locatives, on est les passagers clandestins de nos propres vies" signé par Rico Rizzitelli. La lecture de l'article est édifiante tellement elle raconte la misère sociale qui nous entoure. L'auteur dresse les portraits de ceux qui ne peuvent plus payer leurs loyers et qui s'en expliquent au tribunal : il y a des jeunes, des vieux, des étudiants, des travailleurs précaires, des qui travaillent et des autres à la retraite, et puis au milieu de tous ces portraits il y a un étranger. C'est ce qu'on devine dans l'article grâce à l'encart écrit en rouge : "Adhira (14 ans) est venue soutenir son père. Elle sort un instant de son rôle d'interprète et promet : on va s'en sortir, on a déjà remboursé, on est des travailleurs, on ne pose pas de problèmes..."

 

Euh... Comment ça cette adolescente de 14 ans "sort de son rôle d'interprète" et "promet" ? ça paraît anodin mais cette phrase couvre une réalité qui ne doit pas laisser indifférent. Non, cette jeune fille prise dans le tourbillon des problèmes de sa famille n'est pas interprète. Elle ne "sort" pas de son rôle d'interprète d'abord parce qu'elle ne sait même pas ce que c'est qu'être interprète. Elle est là, devant le juge, elle fait ce qu'elle peut pour que son père et la justice se comprennent. On imagine qu'elle assure de son mieux la traduction et que ça ne doit pas être facile pour elle, parce qu'elle est bien trop jeune pour assumer cette tâche dont l'issue va sérieusement changer son quotidien.

 

Il faut s'indigner de ce système qui pense que c'est OK de laisser les mineurs traduire pour leurs parents. C'est pratique, c'est gratuit, on ne sait pas si ça marche vraiment mais bon... Tout le monde ferme les yeux. La justice la première.

Qu'a-t-elle dit pendant cette audience, tout ? Vraiment ? Et eux les adultes, ils se sont bien compris, ça va ? Qu'a-t-elle vu ? Que son père ne peut pas payer, que c'est un type qui ne parle pas français couramment alors qu'il travaille depuis des années en France ? Quel impact tout cela aura sur sa vie, sur elle ? On s'en fout.

 

Je passerai sur le fait qu'on qualifie l'adolescente d'interprète, qu'on la professionnalise en lui reprochant soudain de ne plus se comporter comme tel. Parce qu'il y a ce "on" qui sort comme ça et qui gêne parce qu'au fond, on devine qu'il cristallise beaucoup de choses. "On est des travailleurs", c'est qui ce "on" : c'est elle ? Son père ? Le reste de sa famille ? Si elle résume le ressenti de son père (pour qui elle prend partie) pour le transmettre au juge, elle le fait intuitivement en s'incluant plus ou moins consciemment dans ce "on". Mais du côté du père, le "on" n'inclut pas forcément sa fille, alors que du point de vue du Juge, ce "on" c'est "eux" ... Bref, c'est pas si simple.

 

Très tôt dans la phrase, comme pour expliquer la présence de l'adolescente dans ce tribunal il est précisé qu'elle est venue "soutenir" son père... Mais qui soutient-elle le plus finalement : son père ou bien un système français défectueux qui ne se soucie pas de l'interprétation ?  Quelle lourde charge on lui fait porter à cette petite !

Nous avons là un condensé de toutes les problématiques de l'interprétation non professionnelle assurée par des membres de la famille, qui plus est par des mineurs, et il faudrait bien plus d'un article de blog pour en dessiner tous les contours.

 

Le droit à l'interprétation dans le système judiciaire reste encore et toujours à travailler. Il y a des lois, mais à l'évidence elles ne sont pas appliquées.

Il faut continuer à sensibiliser la société dans son ensemble : les enfants ne sont pas des interprètes. Ce sont des enfants. Ils n'ont pas à être au milieu des évènements plus ou moins sordides des adultes. Il faut s'indigner jusqu'au bout parce que demander aux enfants de traduire pour leurs parents c'est une forme de violence, surtout lorsque nous avons affaire à des situations sensibles comme celle dont nous parlons.

Et puis, il faut répéter jusqu'à l'épuisement qu'on ne naît pas interprète, on le devient, et que parler la langue ne signifie pas savoir traduire, mais là, cet argument deviendrait presque secondaire...

 

La semaine prochaine je vais demander à ma fille de 10 ans de remplacer le juge. Elle a le sens de la justice, elle parle bien et elle est dégourdie, ça marche non ? Faut juste écouter et puis décider d'un truc ? Fastoche... Tant pis pour elle si elle en ressort traumatisée.

Vous imaginez les économies qu'on va faire ?

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