Les élections, Fillon et l'avenir de l'interprétation

Il y a quelques jours de cela, je jetais un œil distrait sur LCI quand la ligne Flash en bas de l’écran m’a littéralement happée. Il était écrit « Fillon : l’immigration sans assimilation doit être stoppée ». C’était apparemment la phrase choc qu’il avait prononcée lors de son meeting du jour et la citation allait et venait en bas de l’écran comme une bonne nouvelle.

 

Je n’ai pu m’empêcher de faire immédiatement le lien avec notre profession d’interprète et de penser aux conséquences de ce genre de propos. Depuis quelques temps, la normalisation de ce discours sur l’intégration a conduit à des décisions politiques locales très inquiétantes pour les droits des étrangers, mais aussi pour la stabilité de notre profession : arrêt du financement des services d’interprétation dans des centres médicaux sociaux et dans certains hôpitaux à Paris et en province, non pas par souci économique mais bien pour afficher publiquement une lutte active contre le « communautarisme » (dixit le président LR du conseil départemental de la Drome)[1].

Le simple fait de laisser parler et s’exprimer quelqu’un dans sa propre langue est donc devenu une activité « communautariste », dangereuse... quid de la convention européenne et du droit des étrangers ?

 

Les propos de Fillon entretiennent cette tension vis-à-vis de ces fameuses « communautés », c’est-à-dire des gens dits différents, des étrangers, des pas-comme-nous... Notons au passage que ce mot, communauté (communautarisme, communautaire) est un barbarisme emprunté à l’anglais où « community » peut tout aussi bien recouvrir les notions de « collectivité », « proximité » ou de « citoyen/citoyenneté ». Mais étrangement, ce mot s’est vu affublé de nos peurs irraisonnées pendant sa phase d’importation.

 

Pour revenir à la phrase de Fillon dans son meeting, elle fait référence à la vision assimilatrice de l’intégration, dans la tradition républicaine française où chaque étranger est prié de déposer hic et nunc à l’entrée du territoire toute appartenance à sa culture d’origine, langue y compris. Cette façon d’envisager l’intégration est très différente de celle des pays anglo-saxons où l’intégration se fait dans le respect des origines de chacun. C’est une des raisons pour lesquelles il persiste une grande différence entre nos pays en matière d’organisation de l’interprétation. Chez nous, l’interprétation est une activité à connotation solidaire et non obligatoire, là-bas c’est un droit. Ça change tout.

 

Mais au fait : comment fait-on pour parler français et s’intégrer dès la frontière passée ? C’est simple, y’a qu’à et hop, en un clin d’œil ? Evidemment non, il faut du temps et les interprètes sont les acteurs essentiels de cette phase d'accueil.

Cette façon de cacher un projet politique excluant derrière des valeurs républicaines est un hold-up génial des principes d’égalité et de fraternité. Comment faire comprendre aux politiques que ne pas expliquer leurs droits et leurs devoirs à celles et ceux venus d’ailleurs dans une langue qu’ils comprennent, c’est justement favoriser le fameux « repli » vers leurs communautés d’origine ? Que ce type de décisions ne fait en réalité qu’encourager les violences faites aux femmes, les exclusions, les injustices et la non-intégration ?

 

J’étais stupéfaite par la violence tranquille de ces propos, par leur manque de connaissance de la réalité, mais surtout par l’accueil qui leur est réservé par une partie de nos concitoyens.

 

Ami.e interprète, notre sort sera – bien plus que ce que l’on croit – lié à celui ou celle qui va remporter la mise...

 

[1] voir article du Figaro du 27.10.2015 par C. Piquet. 

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