Stéréotypes, discriminations et interprétation

Dans la grande famille des interprètes, il y a les interprètes de conférence, les interprètes d’affaires, de liaison, de service public, ceux qui interprètent entre langues vocales, en langue des signes, en langues de petites diffusion, la liste est encore longue...

Le monde ne fonctionnerait probablement pas sans eux. Nos collègues interprètes de conférence contribuent à la réussite de réunions internationales et nos collègues interprètes de service public permettent à ceux qui ne parlent pas (encore) la langue nationale de comprendre, d’être compris et de trouver leur place dans la société.

 

Ce qui est étonnant c'est de voir à quel point notre profession reste peu connue du grand public. C’est vrai. Bien des gens se demandent pourquoi donc il faudrait faire appel à un interprète...  Certains comprennent rapidement les enjeux, d'autres donnent leur avis sur tout et n'importe quoi, bien souvent sur la façon dont il faudrait exercer notre métier : du client au représentant d’une institution, beaucoup soumettent leur petite idée avec un aplomb proportionnel à leur méconnaissance de l’exercice.  On dicte, on modèle, on exige un comportement. Cela peut faire sourire. Pourtant, à y regarder de plus près, tout ceci est révélateur de la violence ordinaire qui touche notre profession.

 

L’exemple le plus effarant est sans doute une vidéo sur l’interprétation en milieu médical où il est demandé à l’interprète de baisser les yeux, de parler à voix basse d’un ton monocorde et surtout, de rester hors du champ de vision des interlocuteurs pour ne pas  « gêner ». Dans cette situation, le fait d’avoir besoin d’une tierce personne semble si insupportable à ces professionnels que tout a été mis en place pour masquer l’intrus et le rendre invisible. On y voit un interprète qui subit avec une perplexité désarmante nombre d’injonctions paradoxales : être là sans être vu, parler sans exister, faire comme si son expertise ne changeait rien. Et honnêtement, c’est bizarre à voir. Ah j’oubliais, est-ce un détail : le médecin est blanc, il a le pouvoir social dans ce contexte et il représente la langue et la culture majoritaires. L’interprète lui, est d’origine latino-américaine, comme les patients, du moins c’est ce qu’on peut en déduire de son physique et de son accent.

 

À l’opposé de cette vidéo, il y a celles de la Maison Blanche où l’on voit le président Obama s’entretenir avec des homologues étrangers. On y observe les interprètes travailler seuls ou à deux, vers leur langue maternelle, dans les deux sens, mais aussi parfois uniquement vers leur B. Lorsqu’un des deux présidents demande à l’interprète de faire plus court ou d’aller à l’essentiel l’interprète s'adapte. Dans toutes ces vidéos que j’ai pu visionner, les interprètes sont considérés pour leur expertise dans le cadre de la rencontre. Ah précision, ici l'interprète a la même nationalité qu'un des deux chefs d'Etat. Les parties en présence n’ont pas de pouvoir de coercition l’une sur l’autre : les interlocuteurs ont le même statut et nul ne se permettrait de malmener quiconque au risque de déclencher un incident diplomatique.  

 

Quand on compare ces deux vidéos, on peut se demander quelle malédiction a donc frappé les interprètes de service public pour qu’on les traite ainsi ? Comment comprendre que l’on trouve naturel d’exiger des interprètes de service public une forme de soumission que l’on n’oserait même pas suggérer aux autres. Pourquoi autant de différences entre deux catégories d’une même profession : différence de traitement, de statut, de reconnaissance et donc de rémunération. Ne me dites pas qu’on ne peut pas comparer ce qui n’est pas comparable : ces professionnels appartiennent à un même corps de métier et tous deux travaillent en interprétation consécutive ou/de dialogue. Je mets d'emblée l'argument de la formation de côté car il polarise trop souvent la réflexion et nous empêche de regarder ailleurs. C'est l'arbre qui cache la forêt.

 

En effet, il est possible d'analyser la situation de l’interprétation de service public autrement. Non plus au travers du prisme technique ou contextuel, mais au travers de celui des enjeux de domination d’un groupe social sur un autre. En faisant cela, on peut appréhender des pistes de réflexions bien différentes.

 

En premier lieu - et m’est avis que ce n’est pas rien - la profession d’interprète de conférence est historiquement une profession d’hommes. C’étaient au départ des diplomates, des universitaires, des militaires et des enseignants en langue qui ont assuré les premières interprétations lors de la négociation du traité de Versailles. Des érudits, socialement respectés et bien sous tous rapports. Par la suite, la profession s’est largement féminisée et c’est tant mieux. Cependant, son histoire n’est pas étrangère au prestige dont elle jouit, surtout quand on connait le lien historique qui persiste entre genre et valorisation – donc rémunération – des qualifications professionnelles.

 

Les « autres » interprètes, les interprètes de service public, sont quant à eux (elles !) majoritairement des femmes et leur sexe n’est sans doute pas pour rien dans l’amalgame qui a été fait avec les professions dites sociales. On a toujours accordé moins de valeur aux tâches effectuées par une population majoritairement féminine  [1] et cela a dû avoir un impact lorsqu’il a fallu estimer le coût de la valeur travail de l’interprétation dans ces contextes. Le simple fait d’avoir nommé l'activité dès le départ « interprétation sociale » a symboliquement circonscrit l’exercice au périmètre des professions dites aidantes, c’est-à-dire à tout ce qui concerne le soin et qui incombe généralement aux femmes  (enfants, maladies, parents âgés, handicap, etc.). Ce type d'activité n'est sensé requérir aucune habileté technique particulière mais un savoir faire "inné" forcément non valorisé.

On peut se poser la question de savoir par quel tour de passe-passe interpréter serait soudainement devenu plus « social » et moins « technique » d’un côté que de l’autre ? Etait-ce un moyen de minimiser la valeur ajoutée de l’interprète dans cette situation ? Aujourd’hui le sujet est plus que jamais d’actualité, notamment grâce aux nouvelles approches en sciences sociales qui insistent sur la nécessité de revaloriser les emplois à prédominance féminine.

 

Mais ce n’est pas tout. En deuxième lieu, nous pouvons aussi chercher du côté de l’interprète, de sa personne et de son origine. En interprétation de service public, l’interprète fait généralement partie de la communauté pour laquelle il intervient : afghane, libanaise, espagnole, lituanienne, polonaise, etc. Son parcours est parfois semblable à celui de la personne pour qui il traduit. Se pose alors la question de l’impact de l’origine de l’interprète dans l’interaction. Si l’on reprend le prisme évoqué plus haut des enjeux de domination d’un groupe social sur un autre, ainsi que le racisme ordinaire qui gangrène nos sociétés occidentales, ne pouvons-nous pas avancer que les interprètes communautaires subissent eux aussi cette forme de racisme ? Un racisme pas toujours frontal, mais un bon racisme modéré bien de chez nous. Celui où une couleur de peau sera un obstacle plus ou moins conscient aux yeux des autres et qui entraînera naturellement un médecin blanc à expliquer à une interprète noire où se placer et comment travailler.

 

Enfin, un dernier élément pourrait venir boucler la boucle de la trilogie discriminatoire : la glottophobie. Ce phénomène de discrimination linguistique est une forme de rejet et de stigmatisation que subissent ceux qui ont une façon de s’exprimer non conforme à la langue des dominants [2] que ce soit au niveau de la syntaxe, du vocabulaire ou encore de l’accent. On s’accorde à trouver l’accent anglais charmant et à célébrer le bilinguisme. Mais lorsqu’il s’agit de wolof ou d’arabe, soudainement, il est moins question de prestige. L'accent réveille alors le mépris ou les peurs que suscitent dans l'inconscient collectif les populations migrantes, surtout quand elles viennent des pays du sud ou des pays musulmans. D’ailleurs, revenons à notre exemple, l’accent sénégalais avec lequel une interprète s’exprimera va-t-il ou non la discréditer aux yeux d’un médecin blanc ? Comment laissera-t-il une femme qu’il ne connait pas s'intégrer dans son intimité professionnelle pour reprendre sa parole (donc son savoir) et la transmettre ? Va-t-il accepter de s’en remettre à son professionnalisme ? N’aura-t-il pas tendance à lui expliquer comment travailler, comment il voudrait qu’elle travaille ? Et elle, aura-t-elle intégré cette violence sociale en se disant qu’au fond, elle en sait probablement moins que lui sur son propre métier ? Le médecin agirait-il de la même façon si l’interprète était un homme blanc au léger accent british ?

 

La combinaison de ces trois facteurs : dévalorisation du travail sur fond de sexisme, stéréotypes et discrimination linguistique participe de l’invisibilité de l’interprète de service public et de l’absence quasi-totale de financements alloués à cette activité. Et c'est inacceptable. Pourtant, on le sait, l’interprétation professionnelle est un maillon essentiel de l’intégration. Elle permet le dialogue entre un pays et tous ceux qui ne sont pas en mesure de parler la langue nationale. On n'imagine pas les bénéfices liés à l'interprétation, son effet papillon. Et nous les devons à tous les interprètes qui sont en première ligne et qui prêtent leurs voix à la République.

 

[1] J. Laufer, S. Lemière, R. Silvera, 2014, "Pourquoi le travail des femmes vaut-il moins ?", Qu’est-ce que le genre ?, Paris : Payot et Rivages, 137-154.

[2] P. Blanchet, 2016, Discriminations : combattre la glottophobie, Paris : Editions Textuel.

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Commentaires: 1
  • #1

    Charter (dimanche, 02 avril 2017 23:29)

    Limpide.Merci de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas