Mais qui a peur de Danica Seleskovitch ?

Pour ceux et celles qui ne la connaissent pas, Seleskovitch est à l’interprétation ce que Brassens est à la chanson, Hendrix à la guitare ou Céline Dion à la proue d’un bateau : la base. Une base tranquille, simple mais révolutionnaire, un peu radicale parfois, mais vers laquelle on revient toujours. Elle et Lederer ont été à l’origine de la théorie interprétative de la traduction, la TIT, et elles ont largement contribué à installer les translation studies – la traductologie – comme discipline entière et autonome. Seleskovitch nous a quittés en 2001, l’année où j’arrivais à l’ESIT, l’école qu’elle a dirigée de nombreuses années. Je l’ai manquée de peu. Il paraît qu’elle était terrible, caractérielle, impossible, mais d’une intelligence vive et acérée.

 

Je suis un pur produit de cette école, on me l’a parfois très violemment reproché. Pourtant, bien que chercheure issue du sérail, je ne suis pas forcément d’accord avec tout ce que Seleskovitch a pu publier et je comprends aussi très bien ce qu’on peut lui opposer. J’ai pour ma part un peu de mal par exemple avec son côté parfois élitiste et sa façon d’envisager la directionnalité. Mais entre nous, tout cela n’est pas très grave parce qu’au fond, voyez-vous, c’est Selesko qui a raison.

 

À chaque fois que je la relis, je suis toujours étonnée de voir à quel point ses propos sont d’actualité, même 40 ans après. Il serait bon de temps en temps de revenir un peu aux fondamentaux, de revenir un peu vers Selesko et de la (re)lire pleinement. Je suis retombée par hasard sur " Interprétation ou interprétariat ", un article écrit en 1985, et la conception de l’interprétation qu’elle défend dans cet article est évidente : l’interprétation en tant qu’acte de communication total et absolu, bien au-delà des mots, bien au-delà des langues, d’où son rejet de la notion d’ " interprétariat " qui selon elle réduit l’interprétation à la seule transposition linguistique. Elle n’avait pas tort du tout. Si tous ceux qui la citent en France comme à l’étranger l’avaient vraiment lue ou mieux lue, on ne serait pas là à tergiverser des heures sur la prétendue invisibilité, sur le rôle de l’interprète et la sacralisation du texte source. Si les interprètes de conférence y revenaient un peu aujourd’hui, ils ne rechigneraient pas non plus à considérer les interprètes communautaires et de service public et à les admettre dans leurs cercles, dans leurs écoles et leurs discussions. On n’en serait pas venus à faire ce distinguo épouvantable entre médiation et interprétation, car pour ceux qui connaissent vraiment les théories de la traduction, la médiation est une donnée intrinsèquement constitutive de l’exercice.

 

Qu’est-ce que notre boulot si ce n’est de permettre à des personnes qui ne parlent pas la même langue de se rencontrer dans leurs différences ? Si tout le monde avait son petit selesko rouge en livre de chevet, personne n’oserait dire « je ne fais que traduire ce qui est dit » sans frémir de honte devant le non-sens de cette phrase. Parce que interpréter, en fait, c’est quoi ? C’est traduire, regarder, chercher, être là, supposer, gérer, oser, tout en continuant d’écouter l’orateur. C’est permettre à chacun de se comprendre, c’est respecter les attentes, prévenir des malentendus culturels, adapter les expressions, c’est faire rire si c’est l’intention de départ, même si la blague est nulle... Interpréter c’est utiliser le mot comme un outil parmi tant d’autres pour que la situation se passe au mieux. C’est donner de sa personne, de sa voix. C’est tout cela interpréter : le contexte, l’intention, l’objectif, les ambiguïtés des uns et les hésitations des autres. La transposition linguistique finalement n’est pas grand-chose. Elle n’est rien en dehors de la situation de communication qui l’accompagne. Interpréter c’est crevant.

 

Si on avait appliqué le discours de Seleskovitch à tout le spectre de l’activité de l’interprétation, on aurait formé les interprètes de service public comme les interprètes de conférence, car il n’y a pas de petites interprétations. Interpréter à la Cour Nationale du Droit d’Asile ou entre un enseignant et un parent sourd requiert autant de tact et de technicité que lors d’une rencontre au G7. Et non, on ne fait pas plus de médiation d’un côté que de l’autre. La médiation prend simplement une forme différente, car chaque situation appelle une mobilisation bien particulière des compétences de l’interprète, qui ne sera jamais la même que celle d’hier ou de demain.

 

Il faut tordre le cou à cette idée reçue sur la médiation. Lorsque l’on interroge les professionnels qui travaillent auprès de publics sourds ou étrangers et qu’on leur demande quelle est leur définition de la « médiation » ou de la « médiation linguistique », c’est la plupart du temps d’interprétation dont ils parlent, tout simplement. D’une interprétation en conscience, où les choix traductionnels servent l’objectif de la rencontre. D’ailleurs, peut-on vraiment faire autrement, croyez-vous qu’il soit possible de « juste traduire » en faisant fi du contexte et des relations humaines ?

 

Il serait dangereux de laisser l’interprétation s’appauvrir, de reléguer au deuxième plan ce qui fait la complexité de l’exercice et aussi notre prouesse quotidienne. Nous ne sommes pas des ponts, des perroquets, des invisibles ou des machines qu’il suffit de brancher. On ne remplacera jamais l’apport réel de l’interprète dans le processus et nous ne remercierons jamais assez Google-Trad d’œuvrer en notre faveur en produisant des traductions sans queue ni tête.

 

Alors comment revendiquer la présence des interprètes formés dans tous les lieux de la vie citoyenne si nous minimisons notre expertise ? Comment expliquer le coût de l’interprétation si nous laissons croire à nos clients qu’on ne fait « que traduire » en omettant volontairement la valeur ajoutée réelle de notre présence ? Car s’il s’agit de « seulement traduire » la cousine qui est prof d’espagnol et dont le mari a vécu dix-huit mois en Italie pourrait très bien le faire. Mais enfin pourquoi pas ? Puisque je vous dis qu’elle est bilingue...

 

Oui, nous facilitons les choses, oui, nous créons du lien, oui les interprètes sont indispensables. Oui nous faisons bien plus « qu’interpréter », et ce n’est pas moi qui le dis, c’est Selesko.

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Commentaires: 1
  • #1

    Or (jeudi, 02 mars 2017 10:43)

    Que c'est bon de te lire Sophie!
    Pour ça comme pour (tout!) le reste qu'apporte ce Master interprétation français/LSF à l'ESIT, je rêverais de revenir pendant 2 ans y trainer mes guêtres encore...
    L'intelligence humaine et celle de l'esprit demeurent nos plus belles armes pour défendre et porter avec panache ce beau et difficile métier que nous faisons.
    Mais finalement quoi de plus naturel pour un interprète (du latin interpretari qui signifie expliquer) de faire comprendre et éclairer une pensée ce que certains s'évertuent à obscurcir.